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Allah n'est pas obligé de Ahmadou Kourouma, Editions du Seuil

Tieffi avec le sourire débordant m’a demandé :
« T’as connaître ce qu’est un lycaon ? »
J’ai répondu non.
« Eh bè, les lycaons, c’est les chiens sauvages qui chassent en bandes. Ça bouffe tout ; père, mère, tout et tout. Quand ça a fini de se partager une victime, chaque lycaon se retire pour se nettoyer. Celui qui revient avec du sang sur le pelage, seulement une goutte de sang, est considéré comme blessé et est aussitôt bouffé sur place par les autres. Voilà ce que c’est. C’est pigé ? Ça n’a pas pitié. T’as ta mère sur place ?
- Non.
- T’as ton père sur place ? »
J’ai répondu encore non.
Tieffi a éclaté de rire.
« T’as pas de chance, petit Birahima, tu pourras jamais devenir un bon petit lycaon de la révolution. Ton père et ta mère sont déjà morts et bien enterrés. Pour devenir un bon petit lycaon de la révolution, il faut d’abord tuer de tes propres mains (tu entends, de tes propres mains), tuer un de tes propres parents (père ou mère) et ensuite être initié.
- Je pourrais être initié comme tous les petits lycaons. »
Il a encore éclaté de rire et il a déclaré :
« Non et non. T’es pas un Mendé, tu comprends pas mendé, t’es un Malinké. Les cérémonies de l’initiation se dansent et chantent en mendé. À la fin de la cérémonie, une boule de viande est consommée par le jeune initié. Cette boule est faite par les sorciers avec beaucoup d’ingrédients et sûrement de la chair humaine. Les Malinkés répugnent (répugner, c’est éprouver de l’aversion, du dégoût) à avaler cette boule, les Mendés pas. Dans les guerres tribales, un peu de chair humaine est nécessaire. Ça rend le cœur dur et dur et ça protège contre les balles. La meilleure protection contre les balles sifflantes, c’est peut-être un peu de chair de l’homme. Moi Tieffi, par exemple, je vais jamais au front, à un combat sans une calebassée (un bol) de sang humain. Une calebassée de sang humain revigore ; ça rend féroce, ça rend cruel et ça protège contre les balles sifflantes. »
Gnamokodé (putain de ma mère) ! Je ne pouvais pas faire partie de l’élite des enfants-soldats, les petits lycaons. Je n’avais pas droit à la double ration de nourriture, aux drogues à profusion et au salaire triplé des lycaons. J’étais un paumé, un vaurien.

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