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Discours de réception du Prix Nobel de Littérature 2007, par Doris Lessing
(extrait du discours de Stockholm traduit de l’anglais par Isabelle D. Philippe)

J'aimerais que vous vous imaginiez quelque part en Afrique du Sud, dans un magasin indien d'une zone pauvre, par temps de grande sécheresse. Les gens, surtout des femmes, font la queue, munies de toutes sortes de récipients pour l'eau. Tous les après-midi, ce magasin reçoit un camion-citerne d'eau de la ville voisine et les autochtones attendent cette eau si précieuse.

L'Indien se tient avec les paumes de mains à plat sur son comptoir ; il observe une femme noire penchée au-dessus d'un gros paquet de feuilles qui a l'air d'avoir été arraché d'un livre. Elle lit Anna Karénine. Elle lit lentement, formant les mots avec ses lèvres. Le livre semble difficile. C'est une jeune femme avec deux enfants en bas âge accrochés à ses jambes. Elle est enceinte. L'Indien est peiné parce que le voile de sa visiteuse, normalement blanc, est jaune de poussière. De la poussière, encore, recouvre ses seins et ses bras. Cet homme souffre de voir ces files d'acheteurs, et de savoir qu’il n'a pas assez d'eau pour eux. Il est en colère, mais, curieux, il demande à la jeune femme :

– Que lis-tu ?
– Ça parle de la Russie, répond-elle.
– Sais-tu où se trouve la Russie ?

Il le sait à peine lui-même. La jeune mère le regarde bien en face avec dignité.
– J'étais la meilleure de ma classe. Mon professeur l'a dit, j'étais la meilleure.

La jeune femme reprend sa lecture ; elle veut finir son paragraphe. L'Indien reporte son regard sur les deux bambins et tend le bras pour attraper du Fanta, mais la mère l'arrête net :
– Le Fanta leur donne encore plus soif.

L'Indien sait qu'il ne devrait pas, mais il abaisse la main vers un grand bidon en plastique à côté de lui, derrière le comptoir, et verse de l'eau dans deux gobelets, qu'il offre aux petits. Il ne lui échappe pas que leur mère regarde boire ses enfants en remuant la bouche, il lui donne aussi un gobelet d'eau. La voir boire lui fait mal au cœur, tant elle semble assoiffée.

Maintenant, elle lui tend son bidon de plastique, qu'il remplit d'eau. La jeune mère et ses enfants le regardent attentivement afin qu'il n'en gaspille pas une goutte. Elle se penche de nouveau sur son livre. Le paragraphe la fascine. « Serge Ivanovitch ne pouvait se défendre d'admirer Varenka, de se rappeler tout le bien qu'il avait ouï dire de cette charmante personne : il remarqua sur ses joues la joyeuse rougeur de l'émoi ; alors il se troubla à son tour et lui adressa, sans mot dire, un sourire par trop expressif. »

Ce lambeau de texte imprimé traîne sur le comptoir, avec quelques vieux exemplaires de revues, des pages dépareillées de journaux, des filles en bikini. Il est temps pour elle de quitter le havre du magasin indien et de se remettre en route pour parcourir les huit kilomètres la séparant de son village. Il est plus que temps. Dehors, les files d'attente des femmes vocifèrent et se plaignent. Mais l'Indien ne se presse pas. Il sait ce qu'il en coûtera à cette fille de rentrer chez elle avec les enfants accrochés à ses jupes. Il lui donnerait bien ce morceau de prose qui semble tant la fasciner, mais il ne peut pas croire que cette femme avec son gros ventre y comprenne vraiment quelque chose. Et comment un tiers peut-être d'Anna Karénine a-t-il pu échoué ici sur ce comptoir ? Elle a jeté un regard reconnaissant à l'Indien, consciente qu'il l'aimait bien, puis elle est ressortie dans les nuages de poussière. Dur, oui c'était dur de marcher. Mais elle était habituée à la dureté. L'histoire qu'elle lisait chez l'Indien occupait son esprit. Elle songeait : « Varenka me ressemble avec son foulard blanc, et elle s'occupe d'enfants elle aussi. Je pourrais être cette jeune fille. Et le Russe, il l'aime et va lui demander de l'épouser. – elle n'avait fini de lire que cet unique paragraphe. Oui, et un homme viendra me chercher moi aussi et m'emmènera loin de tout ça, il m'emmènera avec les enfants, oui, il m'aimera et prendra soin de moi. » Elle continue de marcher. Le bidon d'eau pèse sur ses épaules. Elle marche toujours. Les enfants entendent l'eau clapoter dans le bidon. À mi-chemin, elle marque une halte, pose son fardeau. Ses enfants pleurnichent en touchant le bidon. Elle se dit qu'elle ne peut pas l'ouvrir sous peine d'y laisser entrer la poussière. Impossible de l'ouvrir avant d'arriver à la maison.

– Attendez, dit-elle à ses enfants. Attendez.

Elle doit se ressaisir pour reprendre sa route. Elle reste absorbée dans ses pensées. « Mon professeur m'a dit que, là-bas, il y avait une bibliothèque plus grande que le supermarché, un grand bâtiment, plein de livres. » Malgré la poussière lui volant au visage, la jeune femme sourit en marchant. « Je suis intelligente. Mon professeur m'a dit que j'étais intelligente. La plus brillante de l'école. Mes enfants sont intelligents comme moi. Je les emmènerai à la bibliothèque, cette maison pleine de livres, et ils iront à l'école, ils seront professeurs. Ils partiront loin d'ici pour gagner de l'argent. Ils habiteront près de la grande bibliothèque et vivront bien. » Elle poursuit son chemin, soutenue par la pensée de l'eau qu'elle donnera à ses enfants une fois à destination, elle-même en boira un peu. Elle poursuit son chemin dans la terrible poussière d'une sécheresse africaine.

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