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Le Jujubier du  Patriarche de Aminata Sow Fall, Le Serpent à Plumes

Naarou était une possédée du poème. À treize ans, elle pouvait déclamer sans trébucher un millier de vers, ce qui, vu son âge, était une performance d’autant plus étonnante qu’elle portait la marque du génie. De nombreux griots du terroir qui prétendaient être les dépositaires reconnus du chant apparaissaient comme de piètres figures lors des grandes occasions où il était de bon ton de faire revivre l’histoire. L’épopée coulait alors comme jadis le fleuve Natangué, et chacun se faisait un devoir de la grossir d’extraits plus ou moins longs pour montrer avec une grande fierté que l’on n’avait pas perdu l’héritage.

En ces occasions, Naarou entrait dans le chant comme dans un sanctuaire, en accordant sa voix dont elle savait jouer comme d’une boule de cire, lui faisant prendre toutes les tonalités et les tons voulus. Puis la voix, progressivement, gagnait en intensité et entraînait Naarou dans une des vingt et une portes de l’épopée dont chacune, dit la légende, symbolise un temps – autant dire une vie – dans la longue trame des péripéties d’une histoire merveilleuse. Le chant, alors, s’emparait d’elle et, maître absolu de tout son corps, distillait la séduction comme air de sirène. Et Naarou vivait sa passion dans une atmosphère de magie, et le temps glissait doucement, subtilement, sous le poids mystérieux d’un empire flottant sans autre contour que le ravissement profond que la scène produisait. Et la vie passait sous les flots torrentueux du fleuve Natangué. Jusqu’au réveil.

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