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Amadou Hampâté Bâ

Amkoullel, l'enfant peul, d’Amadou Hampâté BÂ, Actes Sud

Un jour, le maître, après une lecture expliquée, demanda à chaque élève de trouver un verbe et de le conjuguer au présent de l’indicatif. Chacun s’exécuta tant bien que mal. Quand ce fut le tour de Moussa, il se leva avec précipitation.
« As-tu trouvé un verbe à conjuguer ? lui demanda le maître.
- Oui, monsieur.
- Et quel verbe as-tu trouvé ?
- Le verbe… le verbe…cabiner, monsieur ! »

Monsieur Moulaye Haïdara en ouvrit tout grands ses yeux et même sa bouche.
« Ah oui ? Eh bien, conjugue donc ce verbe au présent de l’indicatif et au futur. »
Tout fier, Moussa se mit à décliner :
« Je cabine, tu cabines, il cabine, nous cabinons, vous cabinez, ils cabinent ! »

Le maître, dont le caractère était rien moins que patient et dont les nerfs s’enflammaient vite, commençait à mordiller sa lèvre inférieure, signe évident de colère, et à triturer la liane qu’il tenait dans sa main. Moussa ne voyait rien. Tout heureux, il passa au futur : « Je cabinerai, tu cabineras… » Le maître bondit sur lui :

« Certainement, tu cabineras ! »

Et il se mit à le cingler si fort de sa liane que le pauvre Moussa, sous le coup de l’émotion, s’en oublia dans sa culotte et se mit à gémir :
« Yaa-yaa-yaaye… Monsieur ! J’ai cabiné ! Wallaye (par Dieu !) j’ai cabiné !... »
 
 

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Driss Chraïbi

La civilisation, ma mère ! ... de Driss Chraïbi, Denoël

En 1940, quand on nous installa le téléphone, j’ai tenté de parler à ma mère de Graham Bell et des faisceaux hertziens. Elle avait sa logique, à elle – diluante comme le rire peut diluer l’angoisse. Je me contentai donc de lui expliquer le mode d’emploi. Et la laissai au seuil de l’expression et de la communication humaines. Elle dit : « Allons-y ! », souleva le cornet acoustique, le porta à l’oreille, tourna la manivelle du téléphone de toutes ses forces. Il y eut un chuintement, puis le bruit d’une demi-douzaine de sardines rissolant dans une poêle. Une voix de fer-blanc parvint jusqu’à moi, après avoir fait sursauter ma mère :

- Allô, ici le Central. Quel numéro désirez-vous ?
- Le salut de Dieu soit avec toi, mon fils, dit maman. C’est la voix de la poste ?
- Oui, c’est le Central.
- C’est la poste ?
- C’est ça, c’est le Central. J’écoute.
- Je voudrais la poste.
- Vous avez le Central.
- J’ai demandé la poste.
- C’est la même chose.
- Ah !
- Quel numéro voulez-vous ?
- Fès.
- Ne quittez pas.
Elle ne quitta pas, me rassurant d’un large sourire :
- C’est loin, Fès. À dix jours de cheval, au moins. Mais le génie galope comme le vent, tu vas voir. Les distances ne lui font pas peur… Trois minutes et il y sera… Qu’est-ce que je te disais ? Allô ! Je suis à Fès ?
- Cabine de Fès. J’écoute.
- Allô, Meryem ? Tu as changé de voix…
- Qui demandez-vous ? J’écoute.
- Moi aussi.
- Comment ?
- J’écoute, moi aussi. C’est toi, Meryem ?
- Vous avez demandé Fès ?
- Oui.
- Quel numéro ?
- Écoute, ma fille, et tâche de comprendre. Voilà : je voudrais parler à ma cousine. Je ne l’ai pas vue depuis quinze ans.
- Quel numéro ? Elle est abonnée ?
- Alors, je ne sais pas.
- Il me faut un numéro.
- Écoute, ma fille, je vais t’expliquer, ouvre bien tes oreilles et je prierai pour toi. Ma cousine s’appelle Meryem. Elle a des yeux verts comme l’herbe du pâturage, la peau blanche comme du lait…
- Allô ! Allô ! Écoutez-moi…
- Écoute-moi d’abord, toi. Tu vois le tombeau de Driss 1er ? Près de l’université ? Eh bien, tu descends la première rue à main droite, tu traverses le quartier des Ciseleurs et tu arrives devant un portail à double battant. C’est là, tu ne peux pas te tromper, ma fille.
- Allô ! Allô !
- À cette heure-ci, elle doit faire des petits pains à l’anis. Sûrement. Crie fort pour l’appeler, elle est dure d’oreille, et dis-lui de venir vite, que sa cousine l’attend à l’autre bout du monde… Merci, ma fille, je t’embrasse, je bavarderai avec toi un autre jour, mais tu comprends ? Il y a quinze ans que Meryem et moi nous sommes séparées…
Et elle obtint sa cousine un quart d’heure plus tard…

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Fatou Diome

Le Ventre de l'Atlantique de Fatou Diome, Editions Anne Carrière

Être hybride, l’Afrique et l’Europe se demandent, perplexes, quel bout de moi leur appartient. Je suis l’enfant présenté au sabre du roi Salomon pour le juste partage. Exilée en permanence, je passe mes nuits à souder les rails qui mènent à l’identité. L’écriture est la cire chaude que je coule entre les sillons creusés par les bâtisseurs de cloisons des deux bords. Je suis cette chéloïde qui pousse là où les hommes, en traçant leurs frontières, ont blessé la terre de Dieu (…)

Je cherche mon pays là où on apprécie l’être additionné, sans dissocier ses multiples strates. Je cherche mon pays là où s’estompe la fragmentation identitaire. Je cherche mon pays là où les bras de l’Atlantique fusionnent pour donner l’encre mauve qui dit l’incandescence et la douceur, la brûlure d’exister et la joie de vivre. Je cherche mon territoire sur une page blanche ; un carnet, ça tient dans un sac de voyage. Alors, partout où je pose mes valises, je suis chez moi. Aucun filet ne saura empêcher les algues de l’Atlantique de voguer et de tirer leur saveur des eaux qu’elles traversent. Racler, balayer les fonds marins, tremper dans l’encre de la seiche, écrire la vie sur la crête des vagues. Laissez souffler le vent qui chante mon peuple marin, l’Océan ne berce que ceux qu’il appelle, j’ignore l’amarrage. Le départ est le seul horizon offert à ceux qui cherchent les mille écrins où le destin cache les solutions de ses mille erreurs.

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Emmanuel B. Dongala

Les petits garçons naissent aussi des étoiles d'Emmanuel B. Dongala, Le Serpent à Plumes

Tantine Lolo disait non, non, mais de sous le lit où j’avais peur de respirer pour ne pas me faire repérer, je la voyais qui ne faisait aucun effort pour résister quand tonton la tirait vers lui ; ils entrèrent dans la chambre à ma grande surprise car en général on causait avec les visiteurs au salon et non dans la chambre à coucher ; les deux s’installèrent dans le lit. Tout d’un coup ils étaient allongés. Le lit s’affaissa. J’eus peur qu’il ne s’effondrât sur moi. Puis je les entendis s’agiter avec des bruits de succion, des « non, non je ne veux pas » de plus en plus faibles de la part de tantine Lolo et des « si, si, c’est bon, tu vas voir » de plus en plus assurés de la part de mon oncle. Et puis je vis un pantalon tomber à côté de moi, puis une blouse, puis une chemise, puis la pluie de vêtements s’accéléra, deux pagnes, un soutien-gorge, deux slips, un d’homme et un de femme. Alors, j’eus vraiment peur. Le lit se mit à s’agiter de haut en bas, de droite à gauche, une bourrasque avec des oh, des ah à peine soupirés du côté de tonton tandis que du côté de tantine les non, non, s’étaient transformés en oui, oui, oui, avec le i longuement et lentement expiré. J’avais peur, très peur, je ne savais pas ce qui se passait. Se battaient-ils ? Se faisaient-ils mal ?

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Ryszard Kapuscinski

Ebène Aventures africaines de Ryszard Kapuscinski, traduit du polonais par Véronique Patte, Pocket Plon

Les langues européennes n’ont guère développé un lexique permettant de décrire de manière appropriée un univers autre que l’univers européen. Des pans entiers du monde africain ne peuvent être appréhendés ni même effleurés à cause de l’indigence de la langue. Comment décrire les entrailles sombres, vertes, étouffantes de la jungle ? Ces centaines d’arbres et de buissons, comment s’appellent-ils ? Je ne connais que les noms de « palmier », « baobab », « euphorbe ». Or ces arbres ne poussent pas dans la jungle. Et ces arbres immenses, d’une hauteur de dix étages, sur les rives de l’Oubangui et de l’Itouri, comment s’appellent-ils ? Comment baptiser ces divers insectes que l’on rencontre partout, qui nous assaillent et nous piquent sans cesse ? Il arrive qu’on trouve un nom latin, mais que va-t-il évoquer à un lecteur moyen ? Cela n’intéresse que les biologistes et les zoologistes. Et l’immense domaine de la vie psychique, des croyances, de la mentalité de ces hommes ? Chaque langue européenne est riche, mais sa richesse est au service de la description de sa propre culture, elle est là pour représenter son propre monde. Quand elle veut aborder le terrain d’une autre culture et la décrire, elle dévoile ses limites, son immaturité, son désarroi sémantique.

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Doris Lessing

Discours de réception du Prix Nobel de Littérature 2007, par Doris Lessing
(extrait du discours de Stockholm traduit de l’anglais par Isabelle D. Philippe)

J'aimerais que vous vous imaginiez quelque part en Afrique du Sud, dans un magasin indien d'une zone pauvre, par temps de grande sécheresse. Les gens, surtout des femmes, font la queue, munies de toutes sortes de récipients pour l'eau. Tous les après-midi, ce magasin reçoit un camion-citerne d'eau de la ville voisine et les autochtones attendent cette eau si précieuse.

L'Indien se tient avec les paumes de mains à plat sur son comptoir ; il observe une femme noire penchée au-dessus d'un gros paquet de feuilles qui a l'air d'avoir été arraché d'un livre. Elle lit Anna Karénine. Elle lit lentement, formant les mots avec ses lèvres. Le livre semble difficile. C'est une jeune femme avec deux enfants en bas âge accrochés à ses jambes. Elle est enceinte. L'Indien est peiné parce que le voile de sa visiteuse, normalement blanc, est jaune de poussière. De la poussière, encore, recouvre ses seins et ses bras. Cet homme souffre de voir ces files d'acheteurs, et de savoir qu’il n'a pas assez d'eau pour eux. Il est en colère, mais, curieux, il demande à la jeune femme :

– Que lis-tu ?
– Ça parle de la Russie, répond-elle.
– Sais-tu où se trouve la Russie ?

Il le sait à peine lui-même. La jeune mère le regarde bien en face avec dignité.
– J'étais la meilleure de ma classe. Mon professeur l'a dit, j'étais la meilleure.

La jeune femme reprend sa lecture ; elle veut finir son paragraphe. L'Indien reporte son regard sur les deux bambins et tend le bras pour attraper du Fanta, mais la mère l'arrête net :
– Le Fanta leur donne encore plus soif.

L'Indien sait qu'il ne devrait pas, mais il abaisse la main vers un grand bidon en plastique à côté de lui, derrière le comptoir, et verse de l'eau dans deux gobelets, qu'il offre aux petits. Il ne lui échappe pas que leur mère regarde boire ses enfants en remuant la bouche, il lui donne aussi un gobelet d'eau. La voir boire lui fait mal au cœur, tant elle semble assoiffée.

Maintenant, elle lui tend son bidon de plastique, qu'il remplit d'eau. La jeune mère et ses enfants le regardent attentivement afin qu'il n'en gaspille pas une goutte. Elle se penche de nouveau sur son livre. Le paragraphe la fascine. « Serge Ivanovitch ne pouvait se défendre d'admirer Varenka, de se rappeler tout le bien qu'il avait ouï dire de cette charmante personne : il remarqua sur ses joues la joyeuse rougeur de l'émoi ; alors il se troubla à son tour et lui adressa, sans mot dire, un sourire par trop expressif. »

Ce lambeau de texte imprimé traîne sur le comptoir, avec quelques vieux exemplaires de revues, des pages dépareillées de journaux, des filles en bikini. Il est temps pour elle de quitter le havre du magasin indien et de se remettre en route pour parcourir les huit kilomètres la séparant de son village. Il est plus que temps. Dehors, les files d'attente des femmes vocifèrent et se plaignent. Mais l'Indien ne se presse pas. Il sait ce qu'il en coûtera à cette fille de rentrer chez elle avec les enfants accrochés à ses jupes. Il lui donnerait bien ce morceau de prose qui semble tant la fasciner, mais il ne peut pas croire que cette femme avec son gros ventre y comprenne vraiment quelque chose. Et comment un tiers peut-être d'Anna Karénine a-t-il pu échoué ici sur ce comptoir ? Elle a jeté un regard reconnaissant à l'Indien, consciente qu'il l'aimait bien, puis elle est ressortie dans les nuages de poussière. Dur, oui c'était dur de marcher. Mais elle était habituée à la dureté. L'histoire qu'elle lisait chez l'Indien occupait son esprit. Elle songeait : « Varenka me ressemble avec son foulard blanc, et elle s'occupe d'enfants elle aussi. Je pourrais être cette jeune fille. Et le Russe, il l'aime et va lui demander de l'épouser. – elle n'avait fini de lire que cet unique paragraphe. Oui, et un homme viendra me chercher moi aussi et m'emmènera loin de tout ça, il m'emmènera avec les enfants, oui, il m'aimera et prendra soin de moi. » Elle continue de marcher. Le bidon d'eau pèse sur ses épaules. Elle marche toujours. Les enfants entendent l'eau clapoter dans le bidon. À mi-chemin, elle marque une halte, pose son fardeau. Ses enfants pleurnichent en touchant le bidon. Elle se dit qu'elle ne peut pas l'ouvrir sous peine d'y laisser entrer la poussière. Impossible de l'ouvrir avant d'arriver à la maison.

– Attendez, dit-elle à ses enfants. Attendez.

Elle doit se ressaisir pour reprendre sa route. Elle reste absorbée dans ses pensées. « Mon professeur m'a dit que, là-bas, il y avait une bibliothèque plus grande que le supermarché, un grand bâtiment, plein de livres. » Malgré la poussière lui volant au visage, la jeune femme sourit en marchant. « Je suis intelligente. Mon professeur m'a dit que j'étais intelligente. La plus brillante de l'école. Mes enfants sont intelligents comme moi. Je les emmènerai à la bibliothèque, cette maison pleine de livres, et ils iront à l'école, ils seront professeurs. Ils partiront loin d'ici pour gagner de l'argent. Ils habiteront près de la grande bibliothèque et vivront bien. » Elle poursuit son chemin, soutenue par la pensée de l'eau qu'elle donnera à ses enfants une fois à destination, elle-même en boira un peu. Elle poursuit son chemin dans la terrible poussière d'une sécheresse africaine.

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Ahmadou Kourouma

Allah n'est pas obligé de Ahmadou Kourouma, Editions du Seuil

Tieffi avec le sourire débordant m’a demandé :
« T’as connaître ce qu’est un lycaon ? »
J’ai répondu non.
« Eh bè, les lycaons, c’est les chiens sauvages qui chassent en bandes. Ça bouffe tout ; père, mère, tout et tout. Quand ça a fini de se partager une victime, chaque lycaon se retire pour se nettoyer. Celui qui revient avec du sang sur le pelage, seulement une goutte de sang, est considéré comme blessé et est aussitôt bouffé sur place par les autres. Voilà ce que c’est. C’est pigé ? Ça n’a pas pitié. T’as ta mère sur place ?
- Non.
- T’as ton père sur place ? »
J’ai répondu encore non.
Tieffi a éclaté de rire.
« T’as pas de chance, petit Birahima, tu pourras jamais devenir un bon petit lycaon de la révolution. Ton père et ta mère sont déjà morts et bien enterrés. Pour devenir un bon petit lycaon de la révolution, il faut d’abord tuer de tes propres mains (tu entends, de tes propres mains), tuer un de tes propres parents (père ou mère) et ensuite être initié.
- Je pourrais être initié comme tous les petits lycaons. »
Il a encore éclaté de rire et il a déclaré :
« Non et non. T’es pas un Mendé, tu comprends pas mendé, t’es un Malinké. Les cérémonies de l’initiation se dansent et chantent en mendé. À la fin de la cérémonie, une boule de viande est consommée par le jeune initié. Cette boule est faite par les sorciers avec beaucoup d’ingrédients et sûrement de la chair humaine. Les Malinkés répugnent (répugner, c’est éprouver de l’aversion, du dégoût) à avaler cette boule, les Mendés pas. Dans les guerres tribales, un peu de chair humaine est nécessaire. Ça rend le cœur dur et dur et ça protège contre les balles. La meilleure protection contre les balles sifflantes, c’est peut-être un peu de chair de l’homme. Moi Tieffi, par exemple, je vais jamais au front, à un combat sans une calebassée (un bol) de sang humain. Une calebassée de sang humain revigore ; ça rend féroce, ça rend cruel et ça protège contre les balles sifflantes. »
Gnamokodé (putain de ma mère) ! Je ne pouvais pas faire partie de l’élite des enfants-soldats, les petits lycaons. Je n’avais pas droit à la double ration de nourriture, aux drogues à profusion et au salaire triplé des lycaons. J’étais un paumé, un vaurien.

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Alain Mabanckou

Verre cassé de Alain Mabanckou, Editions du Seuil

Disons que le patron du bar Le crédit a voyagé m’a remis un cahier que je dois remplir, et il croit dur comme fer que moi, Verre Cassé, je peux pondre un livre parce que, en plaisantant, je lui avais raconté un jour l’histoire d’un écrivain célèbre qui buvait comme une éponge, un écrivain qu’on allait même ramasser dans la rue quand il était ivre, faut donc pas plaisanter avec le patron parce qu’il prend tout au premier degré, et lorsqu’il m’avait remis ce cahier, il avait tout de suite précisé que c’était pour lui, pour lui tout seul, que personne d’autre ne le lirait, et alors, j’ai voulu savoir pourquoi il tenait tant à ce cahier, il a répondu qu’il ne voulait pas que le Le crédit a voyagé disparaisse un jour comme ça, il a ajouté que les gens de ce pays n’avaient pas le sens de la conservation de la mémoire, que l’époque des histoires que racontait la grand-mère grabataire était finie, que l’heure était désormais à l’écrit parce que c’est ce qui reste, la parole c’est de la fumée noire, du pipi de chat sauvage, le patron du Crédit a voyagé n’aime pas les formules toutes faites du genre « en Afrique quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », et lorsqu’il entend ce cliché bien développé, il est plus que vexé et lance aussitôt « ça dépend de quel vieillard, arrêtez donc vos conneries, je n’ai confiance qu’en ce qui est écrit ».

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Ernest Pépin

Tambour-Babel d'Ernest Pépin, Gallimard

Ne danse pas qui veut. L'école nous apprenait beaucoup de paroles inutiles que nous récitions raides comme des manches à balai. Certaines maîtresses nous enseignaient bien quelques petites rondes, mais tout cela n'apaisait point la grattelle qui brûlait le plat de mes pieds. Ce n'est pas tout dire vouloir danser ! Il me fallait trouver la niche où se cachait le danser du danser. Alors, je commençai par écouter malgré bougonneries, calottes, injures de tante-marraine aux abois avec, excusez-moi, le piment chaud de mes hanches. Écouter pour entendre, entendre pour écouter, entendre et écouter pour apprendre.

Un soir que mes oreilles traînaient, demandant au Seigneur la charité d'un son, j'entendis - ouaye foutre ! -, j'entendis un bidi-bap de cognements sans rémission. Un fil irrésistible me hala vers le foyer du tambour. Je larguai mon corps à la merci de la fournaise et je me retrouvai en plein mitan de la chaudière. Ouaye foutre ! Il y avait là une petite assemblée d'hommes et de femmes bien décidés à démantibuler la misère, à lui faire prendre la course devant la fumée de leur musique. Ouaye foutre ! Le marqueur laissait palpiter ses mains et percussionnait les yeux levés au ciel, le buste droit, à tour de bras. De temps à autre, son pied grimpait sur la peau du tambour pour moduler le son. La fascination me cloua là, bec coi ! Mon ventre se crispa de plaisir et ma bouche ouverte avala toute l'énergie du marqueur : Et une frappe en roulade attachant les notes aux notes sans prendre de souffle. Et une frappe en saccade détachant chaque note. Et un entrelacement de basses et d'aigus pour douciner la mélodie. Et un appel, insistant, répété, têtu pour inviter le danseur à changer de figure. Pan-tang ! Pan-tang ! Pan-tang ! Pan pi-tang pi-tang-pang ! Pan pi-tang pi-tang-pang ! Plakatak ! Plakatak ! Plak ! Plak !

Et la  voix un rien fêlée du chanteur crevant la nuit ! Et les répondeurs à la rescousse sans faiblir !

Ô répondeurs, la bouche est une savane libre, et savante aussi ! Lève langue et dit le lieu de la musique ! Ne pas perdre la carte du rythme mais élever sa vapeur ! Et charge la parole comme un canon... et entre au verso du silence...

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Léopold Sédar Senghor

Elégie des eaux de Léopold Sédar Senghor in Oeuvre poétique, Editions du Seuil

Seigneur, vous m’avez fait Maître-de-langue
Moi le fils du traitant qui suis né gris et si chétif
Et ma mère m’a nommé l’Impudent, tant j’offensais la beauté du jour.
Vous m’avez accordé puissance de parole en votre justice inégale
Seigneur, entendez bien ma voix. PLEUVE ! il pleut
Et vous avez ouvert de votre bras de foudre les cataractes du pardon.
Il pleut sur New York sur Ndyongolôr sur Ndyalakhâr
Il pleut sur Moscou et sur Pompidou, sur Paris et banlieue, sur Melbourne sur Messine sur Morzine
Il pleut sur l’Inde et sur la Chine – quatre cent mille Chinois sont noyés, douze millions de Chinois sont sauvés, les bons et les méchants
Pleut sur le Sahara et sur le Middle West, sur le désert sur les terres à blé sur les terres à riz
Sur les têtes de chaume sur les têtes de laine.
Et renaît la Vie couleur de présence.

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Aminata Sow Fall

Le Jujubier du  Patriarche de Aminata Sow Fall, Le Serpent à Plumes

Naarou était une possédée du poème. À treize ans, elle pouvait déclamer sans trébucher un millier de vers, ce qui, vu son âge, était une performance d’autant plus étonnante qu’elle portait la marque du génie. De nombreux griots du terroir qui prétendaient être les dépositaires reconnus du chant apparaissaient comme de piètres figures lors des grandes occasions où il était de bon ton de faire revivre l’histoire. L’épopée coulait alors comme jadis le fleuve Natangué, et chacun se faisait un devoir de la grossir d’extraits plus ou moins longs pour montrer avec une grande fierté que l’on n’avait pas perdu l’héritage.

En ces occasions, Naarou entrait dans le chant comme dans un sanctuaire, en accordant sa voix dont elle savait jouer comme d’une boule de cire, lui faisant prendre toutes les tonalités et les tons voulus. Puis la voix, progressivement, gagnait en intensité et entraînait Naarou dans une des vingt et une portes de l’épopée dont chacune, dit la légende, symbolise un temps – autant dire une vie – dans la longue trame des péripéties d’une histoire merveilleuse. Le chant, alors, s’emparait d’elle et, maître absolu de tout son corps, distillait la séduction comme air de sirène. Et Naarou vivait sa passion dans une atmosphère de magie, et le temps glissait doucement, subtilement, sous le poids mystérieux d’un empire flottant sans autre contour que le ravissement profond que la scène produisait. Et la vie passait sous les flots torrentueux du fleuve Natangué. Jusqu’au réveil.

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Amos Tutuola

L'Ivrogne dans la brousse de Amos Tutuola, Gallimard

Les questions que le roi nous pose, les voilà : D’où venez-vous ? Je réponds que nous venons de la terre. Il demande ensuite comment nous avons fait pour arriver dans cette ville ? Je réponds que c’est leur route qui nous y a conduits, mais nous ne voulions pas du tout y aller. Après ça il nous demande où nous allions comme ça ? Alors je réponds que nous allions retrouver mon malafoutier qui était mort dans ma ville natale quelque temps auparavant. Comme je l’ai déjà dit, ces êtres mystérieux sont très cruels envers les gens qui entrent par erreur dans leur ville ; quand j’ai fini de répondre à toutes ses questions, le roi répète de nouveau pour nous le nom de leur ville : la Ville-Céleste-D’où-L’on-Ne-Revient-Pas. Il ajoute : une ville habitée seulement par des ennemis de Dieu, des êtres seulement et uniquement cruels, rapaces et sans pitié. Après avoir dit ça, il donne l’ordre à ses gardes de nous enlever tous les cheveux de la tête, et, quand les gardes et la foule à la grille entendent leur roi donner cet ordre, de joie ils sautent en l’air et poussent des acclamations.

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